La voix de l’outremer

Avec nous, la France est plus grande.

22 déc, 2008

La Guyane en état de siège

Posted by: La voix de l'outremer In: AssoNews

photo_1228553898926-1-0Le mardi 9 décembre 2008 j’ai fait le plein de ma 206, chose que je n’avais plus osé faire depuis trois ans. 62 € ! 1€27 le litre, du jamais vu. 

En arrivant en Guyane en Juillet 2005 je dépassais les 70 € à chaque plein. Le litre de sans plomb était déjà à 1€29. Ne pouvant espérer trouver moins cher comme lorsque j’habitais dans le 92, où j’allais faire le plein au centre commercial de Vélizy 2,  j’ai appris à me résigner au prix unique de l’essence, et à ne mettre que 20 € à chaque fois, pour ne pas voir les chiffres fâcheux.

Que s’est –il passé entre temps ? 11 jours de grève générale, 15 jours de suspens, et les choses ont changé….

Quelques rumeurs étaient arrivées jusqu’à moi, le jeudi 19 novembre mais que je n’avais pas prises au sérieux, du moins pas au point de modifier mon emploi du temps. L’accès à Cayenne serait bloqué par des barrages de protestation contre le prix de l’essence…. Ah ! ? bon … Je demande à voir ….

« Un groupe de bourgeois adepte du rallye sur piste forestière en 4X4 fait circuler une pétition », me dit une amie dont les convictions écologistes sont heurtées par une telle démarche égoïste. Vu comme ça, je ne peux qu’approuver son indignation, convaincue que le problème est surtout de trouver des solutions pour sortir du pétrole, et de développer les transports en communs.

Cela dit, en attendant, vu qu’il est impossible de se déplacer dans les grands espaces guyanais sans moteur, les travailleurs les moins bien payés sont encore ceux qui trinquent le plus…

Les RMIstes peuvent limiter leurs déplacements … De nombreux fonctionnaires ont une compensation salariale pour supporter la vie chère ulta-marine, mais les SMICards ? Comment font-ils ? Je me le demande.

A 5 € l’allé simple Matoury / Cayenne en taxi-co., Je ne vois pas …

Rêvant à ma future voiture électrique, je planifie un mini concert dans une école de Cayenne  le 25 Novembre. La journée sera sur le thème de l’écologie, ça tombe bien.

Le 24 au soir, c’est la fête de Kourou, je dois y aller avec Kali et Nazareken qui chantent sur la grande scène.

Mais les routes sont barrées nous dit-on. Les transporteurs en colère ont bloqué tous les rond-points. Ils l’ont vraiment fait .

Pas question d’annuler, nous irons par bateau s’il le faut dit Kiko. sonorisateur et bassiste pour l’occasion.

De Montsinéry nous n’avons qu’un barrage à passer. Et puis nous passerons par le CNES. Il n’oseront sans doute pas barrer l’accès au centre spatial, de peur d’une intervention de l’armée…

Eh bien si !

Sur la route du CNES, voitures amoncelées, marcheurs désordonnés, vélos improvisés et survols d’hélicoptères qui transportent les ingénieurs jusqu’à leur bureau …..

Le premier jour de grève , les barrages étaient encore un peu poreux et le concert a quand même eu lieu …. Kiko a embarqué des planches dans son 4X4 pour enjamber un canal et contourner le barrage à la sortie de Cayenne. Orpailleur officiel, n’a-t-il pas déjà eu affaire à la justice française pour construction illicite de pont sur la route de Saül avec les arbres de l’Etat ????  Qu’est-ce qui pourrait bien l’arrêter ?

A 2h du matin les barrages sont toujours là… serons-nous retenus prisonniers dans l’enceinte de Kourou ? Kali et Kiko sont deux figures suffisamment emblématiques de la lutte des peuples, pour qu’on nous laisse rentrer chez nous. Ouf !

Mon intervention à l’école est bien sûr reportée, et tous les autres concerts prévus sont annulés, nous entrons dans une phase de marasme et de patience …

Plus d’essence pour circuler, mais pour aller où ? Même l’accès à Macouria est bloqué.

Pénurie chez le chinois de Montsinéry : l’épicier n’a plus de bougies, ni de sucre, ni de farine ….

Assignés à résidence, ça tombe bien, on cloue des planches. On a une maison à construire, c’est l’occasion de se concentrer dessus. On en profite pour goûter les épinards sauvages du jardin en friche, ils sont délicieux… La solidarité s’organise entre voisins : tu me donnes de l’eau,  il me donne des bananes, on vous donne 3 litres d’essence, vous nous posez la bâche sur le toit. Le troc est remis au goût du jour.

Mais certains vendent de l’essence à 5 € le litre. Ce sont les ennemis de la cause, les traîtres !

Car nous sommes tous solidaires. Victimes consentantes atteintes du syndrome de Stockholm.

Otages motivés, les musiciens jouent sur les barrages, les piétons et les cyclistes ravitaillent les contestataires. 

Pendant ce temps les média nationaux semblent ignorer totalement ce qui se  passe ici. Une région entière est paralysée et pas un mot au 20 h … Ah si !  au bout de 5 jours on finit par en parler sur France Info : effectivement, ce soulèvement populaire a pour conséquence le report du tir d’Ariane …

Le conflit prend une allure de plus en plus politique, c’est un bras de fer entre la Guyane et la France qui s’engage. La région soutenue par la population ne renoncera pas à la taxe sur le carburant et aux revenus qu’elle lui procure… L’état, en tant qu’actionnaire du groupe Total, propriétaire de la S.A.R.A., la raffinerie qui approvisionne toute Guyane , doit faire en sorte d’inciter à la baisse du prix. Le montage financier ayant permis de le baisser de 50 centimes, m’échappe un peu, mais ce qui m’a frappée, c’est que dans les derniers jours du conflit on a vu clairement se creuser les tranchées entre métropolitains d’un côté et guyanais de l’autre. Les drapeaux indépendantistes ont commencé à fleurir, du moins la question de l’autonomie de gestion s’est elle sérieusement posée. « Si on pouvait décider davantage de notre destin en en arriverait pas là », conclut Kiko.  

L’intégration de la Guyane dans le contexte sud américain a été évoquée… Pourquoi ne pas négocier avec Hugo Chavez, et acheter le pétrole au Venezuela ?  

Sur le fleuve Maroni on se ravitaille déjà systématiquement en carburant surinamien… 

Il est interdit de ramener en Guyane une voiture brésilienne roulant à l’éthanol. Mais un pont sera bientôt construit entre le Brésil et la France ….. 

A Maripasoula (commune la plus reculée de Guyane) , la bouteille de Gaz est à 70 € m’apprend Georges-Michel Karam,  ‘’le patron des pêcheurs’’. Elle est à 29 €  à Cayenne et à 17 € en Guadeloupe et en Martinique…

Mais dorénavant, les Guyanais ne se laisseront plus faire, déclare-t-il, il est temps qu’une transparence plus grande soit faite sur les prix pratiqués, car le coût du transport ne peut suffire à justifier de tels écarts.

Ici, tous ceux qui le peuvent font leurs courses au Brésil ou au Surinam et jusque là on achetait sans rien dire, les produits français en répriment une grimace à la caisse. Les choses vont-elles changer ? Le marché va-t-il évoluer ? Les békés martiniquais (*) prennent peu à peu le contrôle de l’économie locale, vers quoi cela nous mènera-t-il ? 

Avec une TVA à 0 % les produits locaux devraient être hyper compétitifs, mais ils sont si peux nombreux que ceux qui les produisent doivent les vendre très cher pour pouvoir s’acheter des produits importés ……….. 

Et cette trêve sur le prix de l’essence va-t-elle durer ? rien ne le garantit…

 

Ce qui m’a le plus désolée  dans tout ça,, c’est le ton paternaliste du préfet de Guyane à la fin du conflit, qui semblait dire : « Bon ça suffit maintenant, hein ! la récréation est finie ! vous retournez vous assoire tranquillement ! »

 

Quand sortirons-nous de ces schémas répétitifs, caricaturaux et archaïques ?

 

Raphaëlle Eva

 

* ( descendants directs de colons, détenant toujours le pouvoir économique sur l’île)

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